A propos des Paysages Noirs

Approfondissant ma réflexion sur l'aura, menée dans la série « Mémoire-Miroir », j'ai voulu expérimenter sa permanence paradoxale dans les images que je cherche à produire. Certainement comme beaucoup d'autres, imprégnée de tradition romantique, je conçois le paysage comme le lieu de l'introspection et de la projection mentale, et je me suis particulièrement interrogée sur l'émotion que nous procure le moment de la contemplation du paysage, que ce dernier soit réel ou figuré.  

Utilisant des techniques de reproduction devenues banales, je photographie ou filme lors de promenades, souvent au zoom. Mes paysages sont dépourvus de tout personnage auquel s'identifier, laissant le spectateur a priori en dehors de l'image. Je collecte des morceaux de lointains inaccessibles, tels des échantillons. Il ne s'agit pas d'une démarche purement photographique, l'image saisie étant juste envisagée comme matériau et support pour le travail numérique et pictural réalisé ensuite. Les prises de vue sont effectuées systématiquement à contre-jour, afin d'accentuer le phénomène de réverbération du miroir sur lequel elles sont ensuite transférées par l'intermédiaire d'un voile de soie. La lumière renvoyée par le support se situe essentiellement dans les cieux, créant une profondeur renforcée par les touches de peinture, découpant les arbres et les roches qui par contraste se font matière. L'image photographique est comme aspirée dans la simultanéité des différentes strates, emprisonnée et à la fois révélée dans un jeu de surface et de transparence, de lumière et d'opacité. La somme des interventions constitue une sorte de peau, à la fois perméable et impénétrable. Ainsi, je tente de restituer à l’œuvre un hic et nunc, entre incarnation et réfraction.
Il s'agit en fait d'un acte multiple d' appropriation, de substitution, de transformation et de dépassement du réel, ce processus exorcisant mon anxiété à face à  un monde tangible et pourtant déconnecté de ma présence. J'avais un cancer quand j'ai commencé cette série, et je la conçois comme le reflet du besoin vital de saisir le temps et l'espace qui nous sont donnés en même temps que notre incapacité à y parvenir.
Le choix de petits formats crée une relation intimiste avec l'observateur et lui demande de l'attention. Leur succession suggère un déroulement spatio-temporel, auquel le spectateur participe presque imperceptiblement lors de son propre déplacement: celui de ses pas quand il suit l'accrochage, celui de son regard quand il se rapproche et pénètre le champ de l'image, celui des deux conjugués dans son point de vue mobile et sa subjectivité. Chaque image possède en outre un mouvement et une vie intérieure propres, car sujette aux fluctuations de la lumière extérieure du lieu d'exposition.

À travers ces variations de perception, c'est en fait une expérience phénoménologique qui est tentée. Mon intention est de provoquer une incertitude, même infime, quant à ce que l'on croit voir et savoir, dans la ré-contextualisation d'un réel qui devient ontologiquement autre.


                                                                                                                                                                     F.Bonnerot, le 24/07/2014