A propos de Corps Dérobés

Au départ de la série, la photo d'un ami, Pierre, prise dans une soirée.

Je lui avais entouré la tête de papier, de ces gros rouleaux un peu rêches qu'on trouve dans les magasins de bricolage. Un truc qu'on avait déjà fait des années auparavant, juste pour rire, à quelqu'un d'autre. Pierre s'évertuait ce soir là à rester stoïque, buvant son verre à travers les couches qui s’imprégnaient de rouge, se délitaient. Une vision de la folie, la sienne, la nôtre.

J’ai par la suite retravaillé puis transféré l’image sur verre organique. J'en ai tiré une vidéo en stop motion intitulée Soul Veil. Quelque chose de triste mais tendre, sans vraiment savoir pourquoi. Une sorte d'hommage à cette part de lui qu'il n'arrivait pas à saisir.

Plus tard, j'ai travaillé en vidéo avec Volker Ries sur ce qui est devenu CSE-ESC. Je me suis à cette occasion filmée, visage et mains émergeant de ouate de cellulose, pour jouer une naissance, en contrepartie d'une scène dans laquelle il s'enterrait. J'en ai tiré la seconde image: FRA n°1.

Voiler pour dévoiler: une vieille problématique qui me hantait depuis longtemps.

Une après-midi, je me suis dénudée, étant mon seul modèle, là, sous la main, photographiant mes seins, le ventre, l'entre-jambe.

Je repeignais l'image transparente du transfert, anticipant ce qui disparaîtrait ou s'imposerait. Puis je chauffais la surface du verre qui devenait molle, m'appliquant à créer des plis sur certaines zones du corps, qui redevenait matériau au lieu d'image, laissant l'inconscient guider mes gestes.

Ainsi mon sein plié, aux giclures rouges, que j'ai dans un premier temps analysé comme étant une référence involontaire au cancer de ma sœur. Un mois après, j'apprends que j'avais en fait la même maladie...

 

J'avais demandé dans cette même période à ma fille, aux amis, de se prêter au jeu. Je les filmais, les photographiais, les laissant s'exposer, tentant de me faire oublier... Rien de vampirique là-dedans. L'inverse même de cette nouvelle de Michel Tournier dans le Coq de bruyère, dans laquelle la photographe enduisait le corps de son jeune amant et modèle de révélateur pour en prendre l'empreinte, jusqu'à l'en tuer. Je voulais au contraire révéler leur force, leur présence tout en prévenant des failles de chacun, de la fragilité des corps. Il était question d'amour là-dedans, de confiance réciproque.

 

Rien n'aurait pu émerger sans la participation du modèle. Et en même temps, en prendre l'image, même offerte, c'est se l'approprier. Je restais dans le paradoxe, d'où le titre de cette série: Corps dérobés.